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LE
ZEN ET L'ART CHEVALERESQUE
DE LA LECTURE DU TAROT
Malgré
d'innombrables recettes et systèmes explicatifs du
Tarot, je sens de plus en plus combien l'art de lire le tarot
en est indépendant. Ces systèmes sont de deux
natures, ils peuvent être ou extrinsèques aux
cartes, comme la kabbale, la numérologie, l'occultisme
occidental du dix-neuvième siècle, les folies
de Crowley et de son Thelema (copie sans scrupule du travail
d'un véritable initié, François Rabelais,
16ème siècle, particulièrement les derniers
chapitres de La vie très horrificque du grand Gargantua),
ou ils peuvent être des systèmes d'une nature
intrinsèque, exemplifiés par la tendance française
contemporaine à analyser les détails graphiques
d'un jeu spécifique considéré comme initiatique
(le jeu de Conver, 18ème siècle, Marseille).
Ces auteurs français constatent que tous les détails
de ce tarot sont extrêmement significatifs. Si nous
étions psychiatres, nous pourrions facilement classifier
le premier groupe comme paranoïaque, et le second comme
obsessif.
Le
premier groupe a été suffisamment analysé
par Michael Dummett, Cynthia Giles, et aussi par le Brésilien
Nei Naiff ; il nous reste à faire la critique,
bien que sommaire, du second. Il est à tout le
moins simpliste de définir un jeu spécifique
comme étant porteur d'un message initiatique, et
supposer que l'ensemble de ses détails graphiques
sont extrêmement importants serait justifié
si la première hypothèse était confirmée,
c.-à-d. que l'imprimeur Conver (et pas Dodal ou
Noblet, qui avaient imprimé des jeux du même
genre auparavant) était un grand initié.
En fin de compte, c'est le vieux mythe à la Papus/Lévi
du Tarot contenant de façon cryptée la somme
totale d'une certaine sagesse initiatique. C'est encore
une autre hypothèse romantique qui n'a pas été
prouvée par la recherche historique.
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Il
est clair que les tarots de Marseille, intégrant
une partie d'un jeu populaire avec des règles
établies (voir le site de Jean-Claude
Flornoy), contiennent une iconographie très
riche en résonances intérieures pour ceux
qui méditent sur elles, et pour ceux qui la contemplent.
C'est effectivement une des sources de leur bonne fortune
au delà du seul jeu, depuis Court de Gébelin
(qui d'ailleurs n'était pas un initié).
Mais inférer à partir de ça une
intention x ou y, est le choix de chacun... Nous avons
une énorme capacité à projeter
nos propres souhaits sur ce que nous percevons, l'objet
perçu est presque toujours une élaboration
du sujet percevant. Quand cet objet est un symbole et
pas simplement un signe, c.-à-d., quelque chose
qui n'implique pas une simple dénotation mais
une immense et plurielle connotation, nos projections
deviennent encore plus fertiles. Ajoutez à ceci
le besoin humain, trop humain (comme disait Nietzsche)
de structurer le monde, d'attribuer une signification
et une certaine stabilité au flux amorphe de
l'existant, et nous avons tous les types d'explications
systémiques de notre pauvre jeu de Tarot.
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Ce
qui n'est pas perçu est que ce que structure la divination,
l'art mantique, est quelque chose de beaucoup plus simple,
quelque chose de quasiment mathématique. Nous n'avons
besoin seulement que d'éléments (cailloux, cartes,
grains de café, unités astrologiques), d'un
procédé combinatoire entre eux (donnant des
figures géomantiques, des tirages, des cartes d'astrologie
horaire), et des règles plus ou moins consensuelles
sur la façon d'interpréter les éléments
et les combinaisons licites (ou les familles de combinaisons).

Jung
et Pauling ont approché la réponse avec leur
principe de synchronicité, mais le problème
est que ce principe est pour ces auteurs plutôt un postulat,
une évidence. A mon avis ce principe est fondé
sur autre chose, quelque chose de plus grand.
Cette chose est le Tao. Le Tarot, comme toute divination,
"marche" parce que entre en communion avec le moment
cosmique, le flux amorphe du monde, flux en soi exempt de
n'importe quelle structure définissable. Au cur
du Tarot se trouve la magie, cette capacité que nous
avons de participer consciemment au flux du monde. Consciemment,
parce que nous sommes dans cette communion en permanence,
même si nous l'ignorons. Ce flux, et le Tarot qui le
traduit partiellement, dissout les individualités et
un sens rigide de temporalité. Il y a seulement ce
flux, et il n'est pas rationnel ou particulièrement
compréhensible par notre esprit. La seule partie de
nous qui est capable de le comprendre est le "cur"
(dans le Zen-Bouddhisme nommé cur-Esprit), parce
que ce "cur" (ce n'est pas l'affectivité
commune) est le Tout, et est le propre Esprit-de-Buddha. En
ce sens, la pratique de la lecture du Tarot est une pratique
Zen, et une pratique mystique et contemplative.
Maître
Tokusan (742-865) est assis dans zazen au bord de la
rivière. Un disciple arrive et, s'approchant, demande
:
"Bonjour,
maître ! Comment allez-vous ?"
Tokusan
arrête son zazen et fait signe au disciple :
"Venez... Venez !" Il se lève, et commence
à marcher le long de la rive, lentement, silencieusement,
suivant le cours des eaux...
Le
disciple, à ce moment, obtient le satori, illumination
suprême.
Note:
Une des implications de ce que j'ai écrit est le concept
des machines divinatoires, machines qui marchent même
avec des opérateurs inexpérimentés qui
ont superficiellement appris la signification de ses éléments
et combinaisons. Nous pouvons même penser aux machines
divinatoires fonctionnant sans opérateur. Tel est le
cas de l'astrologie à mon avis, car ses éléments
sont continuellement combinés dans le ciel sans aucun
opérateur humain. Comme le grand poète portugais
Fernando Pessoa a écrit, "Tout est symbole".

Note
de la Note:
Mon utilisation du mot "machine" est une métaphore
pour le fonctionnement de l'univers, il n'indique pas les
machines à proprement parler. L'univers est une "chose"
que possède l'attribut de l'autoréférence
symbolique, c.-à-d., un objet donné de l'univers,
sans compter son ipséité, symbolisant aussi
d'autres objets ou situations dans le cosmos. Par exemple,
la planète Mars est... la planète Mars elle-même,
est "signe de soi-même"... Mais, à
part cela, astrologiquement cette planète symbolisera
un certain nombre d'autres caractéristiques dans les
thèmes astrologiques de différentes personnes,
elle peut indiquer des événements ou des individus
particuliers. D'où la phrase de Fernando Pessoa, "Tout
est symbole". D'ailleurs, il est probable que ce poète
ait pris cette expression d'un rituel franc-maçon français,
ce que m'a suggéré Alain Bocher. L'Univers est
donc une grande maison de miroirs, composée de Monades
si nous utilisons la terminologie de Leibniz (ce dernier était
profondément versé en littérature ésotérique
et alchimique, de même que Newton... ce n'est pas par
hasard que Guénon a écrit Les Principes du
Calcul Infinitésimal, montrant la base métaphysique
et ésotérique de cette discipline mathématique)
; nous pouvons également recourir au vieil adage gnostique
et alchimique de la Table d'Émeraude : "Ce qui
est en haut est semblable à ce qui est en bas, pour
accomplir la perfection de la chose unique". À
chaque âge son propre langage, et c'est pourquoi j'ai
usé du terme "machine", considéré
dans mon contexte comme néologisme.
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